Proclamation du Général en Chef au Peuple d'Haïti
Quartier-général des Gonaïves, le 1er janvier 1804, an 1er de
l'Indépendance
Citoyens,
Ce n'est pas assez d'avoir expulsé de votre pays les
barbares qui l'ont ensanglanté depuis deux siècles; ce n'est pas assez
d'avoir mis un frein aux factions toujours renaissantes qui se jouaient tour
a tour du fantôme de liberté que la France exposait à vos yeux; il faut, par
un dernier acte d'autorité nationale, assurer à jamais l'empire de la
liberté dans le pays qui nous a vus naître; il faut ravir au gouvernement
inhumain, qui tient depuis longtemps nos esprits dans la torpeur la plus
humiliante, tout espoir de nous reasservir; il faut enfin vivre indépendant
ou mourir.
Indépendance ou la mort... Que ces mots sacrés nous rallient,
et qu'ils soient le signal des combats et de notre réunion. Citoyens, mes
compatriotes, j'ai rassemblé dans ce jour solennel ces militaires courageux,
qui, à la veille de recueillir les derniers soupirs de la liberté, ont
prodigué leur sang pour la sauver; ces généraux qui ont guidé vos efforts
contre la tyrannie, n'ont point encore assez fait pour votre bonheur... Le
nom français lugubre encore nos contrées.
Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare:
nos lois, nos moeurs, nos villes, tout porte encore l'empreinte française;
que dis-je? il existe des Français dans notre île, et vous vous croyez
libres et indépendants de cette république qui a combattu toutes les
nations, il est vrai, mais qui n'a jamais vaincu celles qui ont voulu être
libres.
Eh quoi! victimes pendant quatorze ans de notre crédulité et
de notre indulgence; vaincus, non par des armées françaises, mais par la
piteuse éloquence des proclamations de leurs agents; quand nous
lasserons-nous de respirer le même air qu'eux? Sa cruauté comparée a notre
patiente modération; sa couleur à la nôtre; l'étendue des mers qui nous
séparent, notre climat vengeur, nous disent assez qu'ils ne sont pas nos
frères, qu'ils ne le deviendront jamais et que, s'ils trouvent un asile
parmi nous, ils seront encore les machinateurs de nos troubles et de nos
divisions.
Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants,
portez les regards sur toutes les parties de cette île; cherchez-y, vous,
vos épouses, vous, vos maris, vous, vos frères, vous, vos soeurs; que dis-je?
cherchez-y vos enfants, vos enfants à la mamelle! Que sont-ils devenus? ...
Je frémis de le dire... la proie de ces vautours. Au lieu de ces victimes
intéressantes, votre oeil consterné n'aperçoit que leurs assassins; que les
tigres encore dégouttants de leur sang, et dont l'affreuse présence vous
reproche votre insensibilité et votre lenteur à les venger. Qu'attendez-vous
pour apaiser leurs mânes? Songez que vous avez voulu que vos restes
reposassent auprès de ceux de vos pères, quand vous avez chassé la tyrannie;
descendrez-vous dans la tombe sans les avoir vengés? Non, leurs ossements
repousseraient les vôtres.
Et vous, hommes précieux, généraux intrépides, qui
insensibles à vos propres malheurs, avez ressuscité la liberté en lui
prodiguant tout votre sang; sachez que vous n'avez rien fait si vous ne
donnez aux nations un exemple terrible, mais juste, de la vengeance que doit
exercer un peuple fier d'avoir recouvré sa liberté, et jaloux de la
maintenir; effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore:
commençons par les Français... Qu'ils frémissent en abordant nos côtes,
sinon par le souvenir des cruautés qu'ils y ont exercées, au moins par la
résolution terrible que nous allons prendre de dévouer à la mort quiconque,
né français, souillerait de son pied sacrilège le territoire de la liberté.
Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et
pour nous-mêmes; imitons l'enfant qui grandit: son propre poids brise la
lisière qui lui devient inutile et l'entrave dans sa marche. Quel peuple a
combattu pour nous? Quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos
travaux? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves.
Esclaves!... Laissons aux Français cette épithète qualificative: ils ont
vaincu pour cesser d'être libres.
Marchons sur d'autres traces; imitons ces peuples qui,
portant leur sollicitude jusque sur l'avenir, et appréhendant de laisser à
la postérité l'exemple de la lâcheté, ont préféré être exterminés que rayés
du nombre des peuples libres.
Gardons-nous cependant que l'esprit de prosélytisme ne
détruise notre ouvrage; laissons en paix respirer nos voisins, qu'ils vivent
paisiblement sous l'empire des lois qu'ils se sont faites, et n'allons pas,
boutefeux révolutionnaires, nous érigeant en legislateurs des Antilles,
faire consister notre gloire à troubler le repos des îles qui nous
avoisinent: elles n'ont point, comme celle que nous habitons, été arrosées
du sang innocent de leurs habitants; elles n'ont point de vengeance à
exercer contre l'autorité qui les protège. Heureuses de n'avoir jamais connu
les fléaux qui nous ont détruits, elles ne peuvent que faire des voeux pour
notre prospérité. Paix à nos voisins! mais anathème au nom français! haine
éternelle à la France! voilà notre cri.
Indigènes d'Haïti, mon heureuse destinée me réservait à être
un jour la sentinelle qui dût veiller à la garde de l'idole à laquelle vous
sacrifiez, j'ai veillé, combattu, quelquefois seul, et, si j'ai été assez
heureux pour remettre en vos mains le dépôt sacré que vous m'avez confié,
songez que c'est à vous maintenant à le conserver. En combattant pour votre
liberté, j'ai travaillé à mon propre bonheur. Avant de la consolider par des
lois qui assurent votre libre individualité, vos chefs que j'assemble ici,
et moi-même, nous vous devons la dernière preuve de notre dévouement.
Généraux, et vous chefs, réunis ici près de moi pour le
bonheur de notre pays, le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre
gloire, notre indépendance.
S'il pouvait exister parmi vous un coeur tiède, qu'il
s'éloigne et tremble de prononcer le serment qui doit nous unir.
Jurons à l'univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de
renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa
domination.
De combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de
notre pays!
Et toi, peuple trop longtemps infortuné, témoin du serment
que nous prononçons, souviens-toi que c'est sur ta constance et ton courage
que j'ai compté quand je me suis lancé dans la carrière de la liberté pour y
combattre le despotisme et la tyrannie contre laquelle tu luttais depuis
quatorze ans. Rappelle-toi que j'ai tout sacrifié pour voler à ta défense,
parents, enfants, fortune, et que maintenant je ne suis riche que de ta
liberté; que mon nom est devenu en horreur à tous les peuples qui veulent
l'esclavage, et que les despotes et les tyrans ne le prononcent qu'en
maudissant le jour qui m'a vu naître; et si jamais tu refusais ou recevais
en murmurant les lois que le genie qui veille a tes destinées me dictera
pour ton bonheur, tu mériterais le sort des peuples ingrats.
Mais loin de moi cette affreuse idée. Tu seras le soutien de
la liberté que tu chéris, l'appui du chef qui te commande.
Prête donc entre ses mains le serment de vivre libre et
indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre
sous le joug.
Jure enfin de poursuivre à jamais les traîtres et les
ennemis de ton indépendance.
Fait au quartier général des Gonaïves, le 1er janvier 1804,
l'an 1er de l'indépendance.